interview Matthias Storme, Le Soir 13 juillet 2002
Q : Vous incarnez une nouvelle génération dintellectuels flamingants, beaucoup plus radicale dans son approche de la question communautaire. Quest-ce qui vous différencie de vos « pères » ?
R : Il y a eu une certaine radicalisation parmi les personnes engagées dans le mouvement flamand. Cette radicalisation est le produit des développements institutionnels des 30 dernières années en Belgique et en Europe ; elle sinscrit aussi dans un contexte mondial. On a vu lapparition de mouvements dits « identitaires », quoique cette qualification soit un peu unilatérale, un peu simpliste. Le XXe siècle a été dominé, de 1917 à 1989, par les oppositions idéologiques. Après la chute du rideau de fer, les gens ont été amené à reconstruire une certaine idée de leur histoire et de leur identité : une société plus fragmentée a besoin de cohésion sociale ; or celle-ci exige une certaine cohésion culturelle. Au niveau européen, la tendance a été double : vers plus de région dune part, vers plus dEurope dautre part. Enfin, les évolutions spécifiques à la Belgique ont également influencé le mouvement flamand. Dans notre analyse, les institutions fédérales belges ne fonctionnent pas.
Q : Mais vous étiez, vous Flamands, partisans de la fédéralisation du pays
R : Cest exact, même sil y a toujours eu une tendance minoritaire dans le mouvement flamand qui nen voulait pas. Ceux-là étaient, dune certaine manière, plus impérialistes : puisque nous sommes majoritaires, pourquoi ne pas se contenter de diriger le pays ? Mais la majeure partie du mouvement flamand privilégiait une logique plus identitaire, qui menait au fédéralisme.
Q : Vous avez obtenu ce que vous souhaitiez et vous en voulez encore plus
R : Nos institutions répondent, dans une grande mesure, aux conclusions, sinon à lidéal des générations précédentes. Et dans ce sens, vous pouvez dire que jappartiens à une nouvelle génération. Les institutions des Communautés et des Régions fonctionnent assez bien à lexception, à mes yeux, des institutions bruxelloises. Mais les institutions fédérales ne fonctionnent pas bien et la combinaison des institutions fédérales et des institutions régionales et communautaires ne fonctionne pas bien. Notre pays est fondamentalement divisé en deux, selon un clivage linguistique ; les autres oppositions sont réelles, mais mineures, subordonnées au grand clivage linguistique, culturel. Or jai des doutes quant au fonctionnement du fédéralisme à deux.
Q : Pourquoi ?
R : Dans la plupart des grands dossiers, les majorités sont différentes au nord et au sud. De ce fait, au niveau fédéral, les institutions fonctionnent de manière confédérale : il y a deux entités qui définissent séparément leurs positions, puis négocient un compromis. Ce nest pas le cas dans les autres Etats fédéraux. En Allemagne, par exemple, le jeu de la démocratie fonctionne parce que pour certaines matières, il y a certaines coalitions entre Etats et pour dautres matières, dautres coalitions. Au niveau du Conseil des ministres européens, pour les matières où lEtat fédéral nest pas compétent, la Belgique est condamnée à se taire quand Flamands et Wallons ne parviennent pas à se mettre daccord
Cest abracadabrant.
Q : Nous serions trop différents pour nous entendre ? Cest vite dit
R : Il est évident que nous ne sommes pas si différents quil serait impossible de collaborer. Nous coopérons, dans le cadre européen, avec des peuples bien plus différents. Dans un sens absolu, la différence entre Flamands et Wallons est plus petite quentre Grecs et Flamands ou entre Portugais et Finlandais. Si on peut coopérer avec ceux-là, on peut évidemment coopérer avec les Wallons. Mais dans quel genre de structure institutionnelle ? Il est plus facile de collaborer, dans lEurope des 15, avec la France ou les Pays-bas, quentre nous en Belgique. Il y a un niveau institutionnel supplémentaire qui complique inutilement les choses. Il y aura toujours une coopération spécifique entre la Flandre et la Wallonie, comme il existera toujours une coopération spécifique entre la Flandre et les Pays-Bas. Mais jose dire quil serait plus facile de coopérer avec les Wallons, si nous formions deux Etats indépendants dans le cadre de lEurope.
Q : Le confédéralisme, cest le cheval de Troie de lindépendance ?
R : Non, pas pour moi. Entre confédéralisme et indépendance, la différence est très mince. LEurope est un système confédéral et les Etats-membres sont des Etats indépendants.
Q : Vous naimez pas lappellation d« entités fédérées ». Pourquoi ?
R : Une « entité », pour un néerlandophone, cela ne veut rien dire ; cest un mot sans contenu, sans visage. En revanche, quand on parle de la communauté flamande, ça dit quelque chose. Je naime pas lappellation de Région flamande, parce que pour nous, les régions sont les régions de la Flandre. La Flandre nest pas une région, cest un pays.
Q : Bref, pour vous, la mort de la Belgique est inscrite dans les astres ?
R : Rien nest inscrit dans les astres ; ce nest pas une nécessité biologique, naturelle ; cest un produit de lhistoire. Aurions-nous pu léviter ? Jen doute. Il aurait été imaginable de faire de la Belgique un pays bilingue. Mais dans les années 30, on a opté pour une Belgique constituée de deux pays unilingues. Cest un choix quune grande partie des Flamands a fait, mais cest un choix que la Wallonie a fait à 100%. Il est vain de vouloir réécrire lhistoire. Même si ce quon appelle l « histoire contrefactuelle » est quelque chose de très amusant.
Q : Poursuivons un peu la discussion sur ce terrain « contrefactuel »: que se serait-il passé si la bourgeoisie francophone du XIXe siècle avait décidé, comme en France, dunifier le pays par la langue ?
R : Ce genre didée na pas eu de succès. Charles Rogier y était favorable dans les années 1840. Mais vingt ans plus tard, il a reconnu que les jeux étaient faits et que la Belgique était une défaite. Cétait une possibilité historique qui avait peu de chance de se réaliser.
Q : La France y est bien parvenue, non ?
R : Les conditions historiques étaient différentes. Et puis on voit aujourdhui, à la faveur de la poussée régionaliste, que lhistoire se venge outre-Quiévrain. On ne peut pas effacer lhistoire. Il y a des identités historiques plus fortes que les politiques à court terme.
Q : Comment caractérisez-vous lidentité flamande ?
R : La Flandre, telle quelle existe aujourdhui, est formée par certaines caractéristiques : léthique du travail, même si cest peut-être un peu moins le cas chez les jeunes ; la susceptibilité linguistique, qui est une exigence de respect ; un complexe dinfériorité, parce quon na jamais eu le sentiment dêtre maîtres chez nous. Ce sentiment engendre parfois des sentiments un peu xénophobes. Mais cest le produit de lhistoire, pas lessence du peuple flamand. Car lhistoire de la Flandre nest pas xénophobe.
Q : Quant on vous dit « nation », vous répondez « langue » ; quand on vous dit « culture », vous répondez « langue ». Pourquoi ?
R : Le nationalisme, c-à-d la tendance à faire coïncider les frontières culturelles et les frontières politiques, est le produit de la démocratie. Aussi longtemps que des dynasties ou de petites aristocraties gèrent les affaires publiques, il ny pas de nationalisme. En revanche, pour quune démocratie fonctionne, il faut une opinion publique, un débat public ; et cela se fait dans des mots. La langue est donc devenu le critère politique par excellence en Europe au XIXe siècle. Cest un constat , pas une vision normative.
Q : La langue définirait aussi la culture et lidentité ?
R : La culture nest pas seulement fonction de la langue, mais la langue est le facteur le plus important. Mais ce nest pas un absolu. Pour certains choses, la plupart des Bruxellois sont plus proches de la Flandre que de la Wallonie. Sil sagit de coopérer, de faire fonctionner des institutions, sur le plan économique, ils sont plus rationnels, moins émotionnels. Si lon considère les quarante dernières années, Bruxelles a été, de manière générale, plus proche de la Flandre. Aujourdhui, Bruxelles a ses propres problèmes qui ne plus tout à fait ceux de la Flandre sauf peut-être ceux dAnvers, puisquil sagit des problèmes des grandes villes. Mais les problèmes bruxellois ne sont pas du tout ceux de la Wallonie. Cest un constat, pas mon souhait.
Q : Quel est votre souhait ?
R : Quil y ait de nouvelles formes de partenariat entre Bruxelles et la Flandre. Et également de nouvelles formes de partenariat avec la Wallonie dans un cadre européen.
Q : Quid de Bruxelles ? Indépendance ? Rattachement à la Flandre ? District européen ?
R :???
Q : Mais quest-ce qui vous manque ?
R : Dans le confédéralisme, les entités confédérées choisissent leurs compétences ; elles décident ce quelles veulent faire ensemble et ce quelles ne veulent pas faire ensemble. Aujourdhui, on fait ensemble beaucoup de choses parce quon y est obligé, même si on ne le souhaite pas. Je suis convaincu quil sera beaucoup plus agréable de faire des choses ensemble si nous ny sommes pas forcés. Je peux parler de ma propre expérience. Je suis professeur à lUniversité de Leuven et avocat au barreau de Bruxelles. Ce sont deux institutions où jose dire que la coopération avec le pendant francophone est meilleure depuis la séparation. Après la scission de lUniversité de Louvain, il y a eu une période difficile. Aujourdhui, on coopère beaucoup. Parfois je pense quon va trop loin, quon coopère même si ce nest pas nécessaire, afin dorganiser une certaine « belgitude ».
Q : La « belgitude » existerait donc à vos yeux ?
R : Je ne dis pas que cela nexiste pas du tout, mais je crois que cest très mince.
Q : Nest-ce pas en réalité la redistribution au sein de lEtat fédéral belge via la fiscalité et la sécurité sociale que remet en cause une Flandre prospère et égoïste ?
R : Je crois à la nécessité dorganiser des solidarités sur le plan socio-économique, mais je me demande pourquoi elles devraient être organisées au niveau belge, et pas au niveau européen. Je crois quil faut donner plus donner plus dautonomie à la Flandre et à la Wallonie en cette matière, quil faut garder une certaine solidarité, mais quà long terme, cest une tâche qui devra être assurée au niveau européen, pas au niveau belge. Je vais même être provocateur : je ne vois pas pourquoi les Flamands seraient égoïstes quand ils ne veulent pas contribuer plus que les autres pays dEurope pour soutenir la Wallonie et pourquoi nous ne serions pas égoïstes lorsque nous ne soutenons pas dautres régions dEurope qui sont aussi pauvres.
Q : Le poids de lhistoire?
R : Le fait que nous ayons partagé un pays commun pendant 170 ne justifie pas une obligation dune telle intensité. Les transferts entre la Flandre et la Wallonie sont plus grands, en pourcentage, quentre Allemagne de louest et lAllemagne de lest. Lidée dune sécurité sociale dabord organisée au niveau des communautés, lesquelles peuvent organiser ensuite un mécanisme de solidarité avec dautres communautés, est rejetée par Francophones. A mes yeux, cest un mécanisme tout à fait normal. Il ny a pas de raison historique qui pourrait nous dénier le droit de le faire.
Q : Revenons à la culture. La Flandre serait-elle plutôt tournée vers le monde anglo-saxon ?
R : La jeune génération, oui. Pour ma part, je ne suis pas aussi centrée vers la France que la génération de mon père, qui a été très influencée par la vie intellectuelle française. Je recherche un certain équilibre. Jessaye de rester en contact avec le monde italien et le monde allemand, ayant étudié en Italie et en Allemagne. Mes amis belgicains me parlent toujours de bilinguisme ; cest le passé ; aujourdhui, il faut connaître plus de deux langues et ne pas senfermer dans la Belgique.
Q : La Flandre vous semble-t-elle plus ouverte ?
R : De manière plus diffuse oui : elle est plus ouverte dans différentes directions, alors que la Wallonie et Bruxelles restent fort axées sur la France
Q : Y a-t-il des choses qui vous intéresse particulièrement dans la culture francophone ?
R : Bien sûr, ce qui mintéresse dans dautres cultures : la littérature, les essais plus encore que les romans. Jai lu presque tous les livres dAlain Finkielkraut, par exemple. Je lis régulièrement certaines revues, comme « Esprit ». Quant au cinéma, jai une préférence pour les films européens, notamment les français. Mais je place en tête les italiens.